Pourquoi la crise ? … un long voyage en irréalité



Pourquoi la crise ? … un long voyage en irréalité !  ni Marx ni Friedman ni même Saint François, idéologie et sensiblerie empêchent de voir l’essentiel  … penser grand au lieu de penser faux

 

Nous sommes tous responsables de la crise par notre laxisme d’Etat et notre gloutonnerie individuelle à crédit. L’exacerbation de l’individualisme et de l’esprit de jouissance ajoutée à la poussée d’un marketing ultra-médiatisé visant à la satisfaction la plus large et la plus immédiate possible des besoins et des lubies de chacun, ont engendré une volonté démente de consommation de biens marchands et de services sociaux que rien n’est venu freiner depuis que les psychologues et pédagogues nous enseignent que l’enfant doit se construire lui-même et que ses parents doivent éviter de brider ses pulsions par une éducation trop sévère qui « limiterait ses capacités créatrices et l’empêcherait de s’exprimer » !  

 

Le processus de déresponsabilisation a commencé avec les formules inconséquentes de nos intellectuels de Saint-Germain des Prés et autres lieux européens où sont censés souffler l’esprit et régner l’intelligence. Des légèretés coupables qui vont de « l’enfer, c’est les autres » de l’ineffable Jean-Paul Sartre à nos « pédagogistes » (« les enfants doivent construire eux-mêmes leurs propres savoirs ») ou pédo-psychiatres (« pas de punition pour ne pas traumatiser nos enfants ») en passant par la « badintérienne » part de responsabilité de la société à l’égard des délinquants, ou la « langienne » affirmation que tout est art (reprenant avec moins de verve la phrase de Duchamp « un pet d’artiste , c’est de l’art ! »), etc….

Ils ont bientôt été suivis par la cohorte des belles âmes qui ont angéliquement mais sans y faire explicitement référence, voulu généraliser l’excellent enseignement de Saint François d’Assise sur la charité totale et l’amour absolu que l’on doit à l’ensemble de la création. Ces concepts marqués d’un idéalisme difficile  à appliquer par le commun des mortels, ont fait l’objet d’un prosélytisme ardent des défenseurs des « grandes causes » à la mode, militants des bons sentiments, activistes des droits à quelque-chose, mauvais penseurs et autres mondains qui, développant des formules « modernisées » de compassion et de charité et oubliant que les « droits » ont des « devoirs » en contrepartie, ont totalement déresponsabilisé les « masses » qui se sont alors transformées en agrégats aléatoires et protéiformes d’individus sur-consommateurs et sur-protégés aux exigences et appétits insatiables …

Avec de telles incontinences intellectuelles et comportementales, comment voudrait-on que l’esprit public ne s’avachisse ?

C’est à ces sophistes qu’on aurait dû donner la ciguë … pour avoir « corrompu » la jeunesse !

Le processus s’est amplifié avec les slogans imbéciles de Mai 68, « il est interdit d’interdire » et mieux encore, le « jouissons sans entrave » qui, dans les dernières décennies, ont dangereusement conflué avec le laxisme d’un laisser-faire excessif dans le domaine économique et financier.

 

La facilité s’est mise à régner comme dans un monde de rêve où il faut s’indigner que tout ne soit pas beau ni gentil ni juste. La crise vient brutalement nous rappeler à la réalité et nous dire qu’il faut encore faire de gros efforts pour corriger le monde de ses défauts et le rendre moins injuste. Il est plus que temps en effet, de rejeter la culture de l’excuse sur les sujets dits de société (délinquance, immigration-intégration, droits des minorités, éducation en particulier) d’un côté, et de revenir à une gestion plus rigoureuse de notre « économie sociale de marché » de l’autre.

Comme Saint François, on doit avoir de l’empathie pour ceux qui souffrent mais il est plus difficile d’éprouver le même sentiment à l’égard des râleurs professionnels ou d’excuser ceux qui, se prétendant les porte-parole des pauvres, préconisent des solutions à contre-sens !  Par ailleurs, nos syndicats, nos fonctionnaires ou « employés para-publics » inquiets pour la qualité de leur service et nos jeunes angoissés devant la vie qui s’ouvre à eux, devraient méditer sur la nécessité de l’effort et du changement et, délaissant la propagande corporatiste ou crypto-révolutionnaire de leurs « minorités agissantes », analyser ce qui ne va pas en eux-mêmes car ce qui ne va pas n’est pas nécessairement « la faute des autres ».

Ce n’est malheureusement pas le chemin que semblent prendre nos intellectuels bien-pensants à lire ce que viennent d’écrire nos très « médiatisés » Stéphane Hessel et Edgar Morin, dans leur essai « Le chemin de l’espérance ». Cet ouvrage est censé proposer une nouvelle voie à nos jeunes indignés et pourquoi pas à l’humanité toute entière, parler d’action puisque nos auteurs ont déjà longuement parlé d’indignation dans de précédents pamphlets. Comme ils le disent eux-mêmes il ne suffit pas en effet, de s’indigner, il faut agir !  Et pourtant, dans cet ouvrage à quatre mains, on retrouve sensiblement le même discours fait de bons sentiments accompagné de propositions pleines de bonnes intentions ou plutôt de velléités dont la faisabilité sinon la désirabilité semblent avoir été assez hâtivement étudiées.

On y évoque une politique de civilisation et du « bien-vivre », concept plus large et salvateur de l’humain à la différence du vulgaire « bien-être » qui réduit l’homme à son ventre. On y recherche un équilibre durable de la planète, la justice sociale, etc… Bien sûr, mais de programme d’action, d’approche, de méthode,  point ! Qui par ailleurs, pourrait être contre le fait de « briser la bureaucratisation (dérobotiser les travailleurs des administrations et des entreprises pour leur rendre l’initiative …) et juguler la compétitivité exacerbée, … promouvoir une vaste politique de qualité de la vie, … revitaliser la solidarité et la fraternité, … complémenter l’Etat assistanciel par un Etat investisseur social, … développer l’économie verte et intégrer la problématique écologique, … moderniser la culture mais aussi culturiser la modernité, … bref, réhumaniser la société » ?  Vaste programme ! aurait dit le Général de Gaulle. Tintin y arriverait peut être avec l’aide de nos deux Dupon(d)t !

Ces objectifs sont très louables mais pour mieux en évaluer la pertinence dans l’esprit  de nos auteurs, il serait intéressant qu’on puisse savoir comment ils comptent les atteindre. Sur l’éducation qui est à la base de tout, il est très beau de vouloir « enseigner la compréhension humaine … et réformer la pensée dans le sens de la transdisciplinarité dans le cadre d’une pensée complexe au-delà de l’interdisciplinarité » mais ne peut-on pas aussi tout simplement et tout d’abord, se pencher sur la réforme de l’école, de ses méthodes d’enseignement et de ses contenus pour donner aux jeunes les points de référence fondamentaux en matière de comportement et de culture … ces points de référence que leurs enseignants se refusent à leur donner au nom de la sainte  « auto-construction » de soi-même et que leurs parents eux-mêmes ignorent parce que depuis quarante ou cinquante ans, ils ont eux aussi eu l’esprit déformé par les lubies des « pédagogistes » de l’Education nationale .

Pour les autres objectifs, nos auteurs proposent de créer une infinité de « Conseils permanents ou Offices d’éthique, de lutte contre les inégalités, de la relation capital-travail, des transformations sociales et humaines, etc… ». Il est aussi  recommandé de créer des « Maisons et un Service Civique de la fraternité ». La « polyréforme économique » préconisée fait la part belle à l’économie solidaire, à l’économie équitable, à l’économie verte mais s’aventure un peu en prônant la « réduction de la compétitivité tout en maintenant la concurrence et en jugulant la spéculation financière par un contrôle étroit des banques, la supervision vigilante des agences de notation, la suppression des paradis fiscaux , etc… ». Bref, on ne craint pas la contradiction dans la même phrase ni les mesures autoritaires qui risquent de dériver bien vite vers l’économie administrée et l’inefficacité économique qu’on a bien connues. On rêve aussi un peu en soutenant par exemple que grâce à la taxation, on pourra faire face à la compétition féroce des pays émergents et on ne se demande pas trop comment on pourra financer le nouvel Etat investisseur social à côté de l’Etat assistanciel (dont on reconnaît pourtant que « l’essentiel de ses acquis a été préservé malgré la crise » en dépit des turpitudes, des erreurs et de l’autisme social dont il est de bon ton d’affubler cette droite dont il faut par ailleurs, évidemment s’indigner qu’elle ait pu arriver au pouvoir ! … c’est à peine si on ne se demande pas de quel droit ? sommes-nous encore en démocratie ? croit-on lire entre les lignes ! ).

En fin de compte, il y a dans cet opuscule beaucoup de grandes et belles idées qui rappellent parfois nos penseurs utopistes du 19è siècle. Ce qu’on lui reproche en fait, c’est d’être beaucoup plus un prêche d’universitaires brillants reprenant les grands poncifs de la gauche humanitariste (politique de civilisation et droits de l’homme obligent) qu’un discours de mobilisation de la jeunesse et des forces vives qui permettrait à ces dernières de faire face au défi du « monde nouveau » par une action réfléchie et ordonnée. Il conviendrait de les mettre en garde contre les difficultés du combat qu’elles vont avoir à mener plutôt que d’idéaliser ce combat en ne parlant que d’objectifs sympathiques au risque de créer de cruelles désillusions si nos combattants ne mènent pas ce combat avec la fougue suffisante car les jeunes et les forces vives du reste du monde ne leur feront pas de cadeau, « en toute fraternité » (peut être) mais surtout « en toute concurrence » ! Nos auteurs en effet, s’adressent aux jeunes comme s’ils étaient seuls au monde alors qu’ils doivent se préparer à combattre pour leur survie et celle de leur propre civilisation avant de penser à une future civilisation mondiale.

Et on se demande vraiment où ils veulent nous conduire quand les auteurs concluent en  parlant de « régénérescence à partir des quatre sources qui alimentent la gauche » (sic): la source libertaire, la source socialiste, la source communiste (pour sa fraternité communautaire précise-t-on !), la source écologique (c’est actuel !) ». Ainsi serait « fécondée une politique de l’humanité » où le « bien-vivre et  le vouloir-vivre se nourriraient l’un l’autre ». On est donc bien au-delà de la politique de civilisation. Alléluïa !

Nos auteurs ont apparemment du mal à se débarrasser des archaïsmes idéologiques du XXè siècle dont ils ont été nourris et qu’ils ont contribué à déconstruire puis reconstruire (ou plutôt à replâtrer) avec leurs condisciples de Normale ou de l’Université et la bande d’Althusser qu’un des leurs après réflexion, appelait les « piètres penseurs ». Ils tournent en rond dans leur pensée complexe et découvrent enfin, l’échappatoire salvatrice de l’écologisme et de la prêtrise des droits de l’homme qui permet de faire la symbiose du penseur et de l’humanité souffrante à l’exemple des Prophètes. Ce qui vient d’être dit ne diminue en rien le respect qu’on doit aux personnes des auteurs pour leur comportement courageux pendant la guerre mais ceci n’implique pas qu’on doive s’enthousiasmer pour leurs agissements, pensées, lubies et discours d’après-guerre !

 

Après ce petit voyage en irréalité, il nous faut revenir sur terre. La crise en effet, nous oblige à faire preuve de bon sens dans la définition de nos politiques publiques ce qui veut dire en particulier, s’écarter des tentations idéologiques mais aussi des rêveries bien-pensantes dont l’expérience a prouvé qu’elles ne nous conduisaient pas à penser grand mais la plupart du temps, à penser faux !

C’est ainsi qu’il devient de plus en plus évident que la « gauche responsable » doit rompre d’urgence avec ses utopies, son discours économiquement inculte et sa fausse générosité (« le social d’abord ») ainsi que ses slogans primaires (« les riches paieront »).

La droite « libérale » de son côté, doit cesser d’accorder une importance démesurée à la motivation des investisseurs par les gains à court terme comme moteur de l’économie en oubliant la motivation sociale sans laquelle la machine à produire manquera bientôt d’oxygène. On doit évidemment célébrer l’entrepreneur qui crée, investit et organise avec les actionnaires et les salariés de son entreprise mais on ne peut pas aimer ni laisser faire le « manager appointé » qui, perdant le contact avec les réalités fondamentales de l’activité humaine, est soudain frappé d’égotisme absolu et, abusant de ses actionnaires comme de ses salariés, malmène l’entreprise qui lui a été confiée.

La réalité économique comme toujours, échappe aux théoriciens. Elle n’obéit pas en tout cas, aux vulgates marxisantes ni à la « friedmanienne » ni à la nouvelle religion des bons sentiments et de la bien-pensance bobo !

Rêve et sensibilité peuvent guider le  cœur de l’homme d’action à condition de ne pas les confondre avec utopie et sensiblerie. Belles âmes et grands esprits, n’oubliez pas que « l’action, ce sont des hommes au milieu des circonstances » et pour cela, De Gaulle conseillait d’aller sur les hauteurs pour éviter de se perdre dans les fausses profondeurs des  discours confus !   

Enfin et surtout, au-delà de la crise actuelle qui passera, de l’obsession du service public en France, de l’obsession de la monnaie en Allemagne, de la frénésie libéralisante en Angleterre et de l’écologisme généralisé,  il faut bien comprendre que le tiers-monde est maintenant, entré dans la compétition en tant que producteur et consommateur ce qui ne manquera pas de perturber profondément les équilibres socio-économiques et écologiques du monde. C’est le phénomène primordial qui dominera le siècle et on comprend bien que, dans ces conditions, le refus du changement dans nos modes de consommation, nos façons de travailler, nos lieux de travail ou d’habitat, nos statuts et nos droits « acquis », nos métiers et nos secteurs d’activités, etc… est tout simplement suicidaire ! Il faudra chercher, trouver et s’adapter pour vivre, sans doute aussi bien, probablement mieux mais à coup sûr, autrement … vivons-nous d’ailleurs comme nos parents ou grands parent vivaient ? Alors ?

Alors, les récriminations de nos bien-pensants, leurs  indignations sélectives, leurs soudaines passions catégorielles et leurs propositions de « civilisation du care ou du bien-vivre » paraissent fort sympathiques et pleines de bonnes intentions mais tellement  hors de propos face à l’ampleur du changement du monde et des besoins des milliards de vrais pauvres qui nous entourent !