La « crise » comme accoucheuse de l’Europe ?



La « crise » comme accoucheuse de l’Europe ? … recadrer le Léviathan institutionnel pour que les gouvernements et les peuples qui le veulent, puissent enfin décider que l’Europe soit !

La dérive de la crise du crédit bancaire vers les dettes publiques de la zone euro oblige les Etats à coordonner leurs politiques économiques en un « gouvernement économique » cohérent

La crise est née de déséquilibres trop longtemps « ignorés » dans les rapports économiques et financiers entre des consommateurs occidentaux immodérément voraces de produits à crédit, mal cadrés par des gouvernements trop laxistes en matière de dépenses publiques et des producteurs de pays émergents placés dans une situation de compétitivité artificielle grâce aux transferts de technologie occidentale, au faible niveau de leurs exigences salariales, sociales et environnementales, aux artifices monétaires et au grand désordre dans l’application des règles de la concurrence.

Cette crise bancaire et économique semblait s’estomper au début de l’année 2011 lorsque les blocages politiques américains sur la dette des Etats-Unis et les tergiversations européennes sur la « nécessité de solidarité entre pays membres de l’eurozone » et sa contrepartie, « l’impératif de sérieux dans la gestion des Etats », ont inutilement plongé dans la crise les dettes souveraines de certains pays européens et handicapé la reprise qui s’annonçait. Les pays émergents en arrivent même à s’inquiéter pour leur propre croissance et se retrouvent maintenant plus enclins à une coopération internationale anti-crise active ce qui pourrait faciliter la recherche par les prochains G 20 d’un rééquilibrage sérieux des grands flux économiques et financiers et des conditions de compétition entre les grands blocs économiques !

Tout le monde s’accorde maintenant à dire que « la crise » ne peut être résolue en Europe ni l’avenir de l’euro assuré sans institution politique forte (un « gouvernement économique ») capable de décider des affaires économiques, financières et monétaires dans les temps de tempête, et non plus seulement de gérer la monnaie par temps calme. Le  Président français et la Chancelière allemande ont donc décidé d’étudier et de mettre en œuvre cette approche avec leurs partenaires de la zone euro. C’est un grand pas vers le retour de la confiance, après de trop longues hésitations dues à des contraintes de politique intérieure, un égoïsme trop vertueux du côté allemand et un laxisme trop ancien du côté français, mais aussi à la complexité des processus de décision au niveau  européen que seul, jusqu’à présent, a pu surmonter le volontarisme de certains des chefs d’Etat concernés

C’est dans ce contexte que le Président de la  Commission a cru bon d’affirmer crânement devant le Parlement européen le 28 Septembre 2011, que « le gouvernement économique de l’Europe, c’est la Commission » ! Cette déclaration est aussi surprenante que celle par exemple, qu’il avait faite il y  a quelques années à propos de la Géorgie (« …. maintenant que nous sommes voisins ! » avait-il lancé aux géorgiens comme si la Turquie était déjà dans l’Union !).  Le Parlement a applaudi, sensible sans doute au « courage » du Président de la Commission qui semblait ainsi se « poser » face aux Chefs d’Etat, notamment la France et l’Allemagne dont tout pourtant dépend lorsqu’on traite de l’euro. Le Président de la Commission ajoutait : « pour que tout cela fonctionne, nous avons plus que jamais besoin de l’autorité indépendante de la Commission pour proposer, évaluer, analyser les actions à entreprendre par les Etats-Membres ». Le Président semble s’être laissé emporter par son enthousiasme, oubliant que la Commission n’est pas indépendante des Etats-Membres et que ce n’est pas à la Commission de dire aux Etats ce qu’ils doivent faire, notamment dans tous ces domaines nouveaux que couvrirait le « gouvernement économique » de la zone euro et qui ne sont pas communautaires ! 

La Commission peut évidemment « aider » en particulier dans les activités mentionnées par le Président Barroso, mais certainement pas « gouverner » dans ces domaines.  Chacun sait que la Commission n’a ni les pouvoirs ni les moyens de jouer un tel rôle sauf à convaincre l’aréopage des 27 pays de s’aligner politiquement, économiquement, socialement et culturellement et se fondre illico en un Etat Fédéral ! … et pour que cela soit efficace, il lui faudrait un vrai pouvoir exécutif émanant du « peuple européen » avec un Parlement qui ne soit pas seulement un salon de récitation de l’aimable poésie européenne et un gouvernement qui ne soit pas une simple autorité administrative. Combien d’années faudrait-il avant que cela puisse voir le jour à 27 (et encore à condition de ne pas compliquer les choses en continuant « d’élargir ») ? Chacun sait aussi que la configuration de la zone euro est très différente de celle de l’Union dans son ensemble et même si on peut penser qu’elle est plus cohérente, il faut admettre que certains de ses membres ont été mal sélectionnés et mal contrôlés. La Commission se perdrait dans ces entrelacs qu’elle n’a pas la possibilité de bien cerner et encore moins de maîtriser.

Cessons donc de rêver  et exhortons la Commission à revenir à ses missions et fonctions techniques dans le cadre de l’Union à 27 (+ voisinage !) telles que les Traités les ont définies tandis que les Etats-Membres de la zone euro (sous la direction des quelques pays les plus impliqués) se doivent de prendre les choses en mains pour mieux intégrer leurs politiques et assurer un gouvernement économique effectif de leur zone ! En effet, seuls des Etats souverains et de pleine compétence peuvent discuter du sujet puis éventuellement accepter ce type de contraintes en délégant leurs pouvoirs à un organe ad hoc (une sorte d’« état-major » spécialisé). Celui-ci après accord des seuls Etats-Membres participant, pourrait alors aller beaucoup plus vite et plus loin que la Commission ne pourrait le faire, retenue par le poids de ses procédures et le nombre de ses parties prenantes qui ne partagent pas nécessairement les objectifs du groupe d’Etats leader.

L’Europe en effet, ne pourra vraiment faire entendre sa voix sur les chapitres les plus importants et réagir avec succès aux soubresauts du monde que  si un noyau dur d’Etats-Membres en décide ainsi nonobstant l’opposition ou les hésitations des Etats qui ne voudraient pas s’impliquer quitte à « laisser au besoin sur le bord du chemin, les hésitants et les mous ». La France et l’Allemagne sont en train de montrer le chemin d’une coordination/intégration approfondie dans le domaine de l’économie à l’occasion de la crise dite de l’euro. Laissons les faire, les autres Etats-Membres de l’Union suivront lorsqu’ils seront prêts ! Le même  processus  de coordination/intégration entre les Etats-Membres intéressés (pas les mêmes puisque l’Allemagne  y  rechigne encore !) devra être mis en œuvre en matière de défense et d’intervention dans les zones d’intérêt européen majeur, ce qui impliquera là aussi, la constitution d’un état-major ad hoc. L’intervention en Libye en a encore démontré la nécessité après les expériences militaires européennes au Tchad, en Bosnie, au Kosovo, etc….

La place de l’Europe dans le monde futur dépend de la mise en œuvre effective de ces processus de coopération/intégration renforcée (gouvernance de l’eurozone, défense par exemple) qu’il n’est pas dans les compétences ni les capacités de la Commission de conduire telle qu’elle  est actuellement organisée. Ceci exigera bien évidemment une adaptation des traités et des règles actuellement  en vigueur (ou de nouvelles  règles) pour permettre une réaction rapide de ceux qui veulent agir et éviter les blocages ou lenteurs que pourraient générer la mauvaise volonté ou les hésitations des autres.

L’objectif premier de la création de la CECA puis du « Marché Commun » dans les années cinquante, était essentiellement d’éviter la  guerre en Europe, et en premier lieu entre la France et l’Allemagne puisque le niveau de détestation entre la France et l’Angleterre était devenu plus raisonnable depuis la conclusion de l’Entente Cordiale et les deux dernières guerres ! Cet objectif est atteint depuis longtemps et les peuples européens ne peuvent plus se permettre d’attendre encore cinquante ans  avant de faire l’Europe …  et si celle-ci doit être faite d’abord entre la France et l’Allemagne, cela paraît non seulement gage de crédibilité mais assurance de force et de pérennisation de l’Europe future. Alors, n’hésitons pas !

 

Pendant cette période, on a tout entendu des économistes, financiers, experts et commentateurs de droite, de gauche, a-politiques, européens, américains, « émergents », … à propos de l’euro et de « la crise », du plus pur catastrophisme (l’euro, c’est fini !) au plus béat des optimismes (le salut par la relance !). Dans ce fatras de discours en tous sens, il faut bien reconnaître aux Chefs d’Etat, ceux de France et Allemagne en tête, le mérite d’avoir clairement décidé de faire prévaloir l’intérêt de l’Europe en décidant d’harmoniser leurs politiques et en s’accordant sur un plan d’action qui semble de nature à calmer les inquiétudes des peuples (ceux qui travaillent, consomment et épargnent) et des « marchés » (ceux qui financent et produisent). Le « politique » réaffirme ainsi sa primauté .

Les Gouvernements se trouvent donc et doivent rester pour l’instant, en première ligne. La Commission en effet, n’est pas en mesure d’agir à leur place ou en leur nom dans le cadre institutionnel actuel puisqu’elle est contrainte par les délégations de pouvoir limitées qui lui ont été accordées par les 27 Etats-Membres et les Traités.

 

La primauté  des Chefs d’Etat apparaît encore plus évidente lorsque, au-delà de la sphère économique, on traite de l’Europe politique, de la guerre ou de la paix.

Les crises libyenne et ivoirienne montrent à quel point l’Europe reste à faire en matière de politique étrangère et de défense. Encore plus que pour la crise de l’euro avec l’Allemagne,  il a fallu que la France prenne l’initiative et fasse le travail pour la Côte d’Ivoire, et avec le concours de la Grande Bretagne pour la Libye. A la lumière de l’affaire libyenne, on mesure l’importance de l’accord militaire franco-anglais de Novembre 2010 lorsqu’il s’agit d’intervenir dans les régions du monde où les intérêts européens sont essentiels (Méditerranée, Afrique du Nord, Proche et Moyen Orient, Afrique et Océan Indien, Atlantique évidemment). On a vu également à quel point était nécessaire à cet égard, non seulement une entente cordiale entre les Etats européens mais aussi la création d’un état-major européen qui donne à l’Europe une autonomie suffisante d’intervention hors des structures de l’Otan et sans avoir besoin du concours de nos alliés américains dont les objectifs et intérêts ne coïncident pas nécessairement avec les nôtres.

Il faudra là aussi, batailler pour en convaincre les anglais qui n’ont pas encore la vision d’une « Europe européenne » dont le concept reste pour beaucoup d’entre eux synonyme « d’Europe anti-américaine ». C’est un non-sens mais ils le ressentent ainsi, manquant cruellement de vision à long terme. Espérons seulement que la bataille sera moins rude que celle qu’il aura fallu mener pour convaincre les allemands de la nécessité d’intervenir pour aider les autres dans la crise des dettes publiques de l’eurozone ! … ou de ne pas s’offusquer que la Banque Centrale Européenne intervienne massivement dans ce domaine sans parler du futur combat pour étendre ses missions à la croissance et à l’emploi au-delà de la seule stabilité monétaire !

 

Après les initiatives prises pour répondre à la crise de 2008 lors de la présidence française de l’Union,  celles concernant la crise de l’euro et celles du G 8 et du G 20, et maintenant les affaires de Côte d’Ivoire et de Libye, la France semble de plus en plus sollicitée de prendre des initiatives fortes au nom et pour le compte de l’Europe. Dans le demi-siècle qui vient, ce sera probablement le destin de la France que de reprendre son rôle séculaire de puissance pivot en Europe. L’histoire et la géographie y tendent naturellement ainsi que l’évolution de la démographie française par rapport au reste de l’Europe, Allemagne, Italie, Espagne, etc…

Quoi qu’il advienne  à moyen terme, la démonstration est faite que dans les situations de crise, la décision et l’action ne peuvent procéder que des principaux Etats-Membres : la France et l’Allemagne au minimum pour les affaires économiques et financières et en tout cas pour la zone euro, la France et la Grande Bretagne au minimum pour les affaires militaires et interventions outre-mer, la France avec l’Italie et l’Espagne pour les affaires méditerranéennes, l’Allemagne avec la France et l’Italie pour l’Est européen.  Il n’y a plus lieu d’avoir peur désormais de parler de « directoire européen » et de vouloir le consolider de façon que l’Europe puisse saisir immédiatement les opportunités offertes par l’évolution du monde actuel et faire face aux difficultés que cette évolution engendrera inévitablement.

En effet, ne pouvant attendre que les près de 30 Etats-Membres de l’Union Européenne se mettent d’accord sur tous les sujets, en particulier lorsque l’urgence commande, il convient de  mettre en place un dispositif de décision et d’action opérationnel entre les quelques Etats les plus concernés.  La tâche de ce noyau dur sera de faire converger leurs politiques économiques et de définir leurs positions communes en matière de politique étrangère et de défense. Les Etats-Membres du deuxième cercle suivront s’ils  le veulent et contribueront à l’effort commun selon leurs capacités mais sans pouvoir opposer un quelconque veto aux options du groupe d’Etats dirigeants dans les domaines considérés. Quant à « l’élargissement » au sens qu’on lui donne actuellement, il ne saurait  évidemment en être question qu’au sein d’un troisième cercle sous forme d’association. La coopération au sein de l’UPM (Union pour la Méditerranée) ou une politique européenne de voisinage rénovée peuvent en être l’expression à condition de les débarrasser des défauts qu’on reproche à la coopération passée et actuelle de l’Union (ALA, MEDA, ACP, TACIS, PEV ou autre instrument…).

L’exhortation déjà ancienne d’un dirigeant européen qui ose dire les choses , Guy Verhofstadt, n’en prend que plus de valeur dans les circonstances présentes : … « dans un monde qui avance, l’Europe doit cesser d’ergoter, cesser de se plaindre, adapter son modèle pour être compétitif dans le monde nouveau, définir les politiques communes nécessaires au sein d’un noyau dur et ouvert qui aille de l’avant sans attendre les hésitants ni les mous » . 

Remontant plus loin encore et pour construire l’Europe Européenne, l’Europe-puissance que voulait De Gaulle, il importe de cesser les palinodies de l’élargissement-dilution dans une zone de libre-échange sans âme, une « zone de coopération de basse intensité ». Il s’agit en effet, de créer une Europe qui décide et agit  par elle-même, une Europe capable de réagir aux soubresauts du monde et non pas de faire plaisir aux « boutiquiers et agioteurs anglo-saxons toujours prêts à vendre la corde qui les pendra », aux ralliés récents de l’Est européen qui ont encore peur de la Russie et ne font pas suffisamment confiance à l’Europe pour les défendre ou aux Etats-Unis qui ne tiennent compte évidemment, que de leurs propres intérêts géo-stratégiques. Le fait qu’ils soient aussi nos amis n’est pas une raison suffisante pour retarder l’action des Etats-membres qui veulent aller de l’avant. C’est maintenant une question vitale et même d’honneur vis à vis du reste du monde !